L’adaptation de The Great Gatsby de Baz Lurhman n’est pas le désastre annoncé

jeudi 22 août 2013 à 11:00

The Great Gatsby (Gatsby Le Magnifique - 2013), de Baz Lurhman

F. Scott Fitzgerald a qualifié les années 20 d’« âge d’excès ». Qui mieux alors que Baz Luhrmann pour mettre en scène la débauche de l’époque ? Le réalisateur australien a des idées de grandeur que le mauvais goût n’arrête pas et qui est dommageable à son art. Au visionnage de The Great Gatsby, je n’ai pu m’empêcher de me demander quel film Luhrman aurait pu faire s’il avait eu bien moins d’argent à dépenser. Pour autant, cette nouvelle adaptation de The Great Gatsby n’est pas le désastre que je craignais quelque peu après avoir vu les bandes-annonces.

Le pouvoir de Fitzgerald résidait dans sa prose et son don pour aligner les mots de façon à ce qu’une phrase en dise beaucoup sans pour autant l’avoir écrit. Classique américain, The Great Gatsby dépeint les excès d’une époque, l’irresponsabilité de la jeunesse, les différences entre les classes sociales, l’amoralité, l’envie de se réinventer,  les effets du passé sur le présent, et plus encore.  En somme, The Great Gatsby est une œuvre qui traverse les années grâce à ses thématiques qui sont toujours d’actualité. Le temps passe, mais rien ne change vraiment.

The Great Gatsby (Gatsby Le Magnifique - 2013), de Baz Lurhman

L’histoire est racontée par Nick Carraway – incarné par Tobey Maguire ; il nous présente dès lors sa vision du New York de 1922, de West Egg, East Egg et de ceux qu’ils fréquentent : sa cousine Daisy, son époux Tom Buchanan, leur amie Jordan Baker et surtout le mystérieux Jay Gatsby. Luhrman et son co-scénariste Craig Pearce iront jusqu’à utiliser les propres mots de Fitzgerald et les faire flotter littéralement à l’écran.

Le Carraway de cette adaptation consulte un psychiatre et écrira l’histoire de Gatsby, permettant ainsi d’avoir une narration qui emprunte au roman, tout en s’y éloignant. Si on peut discuter sur le choix de placer Carraway dans un institut et de la façon dont cela peut décrédibiliser le personnage, j’avoue que je n’ai pas trouvé cela particulièrement gênant. Il y a quelque chose de touchant à le mettre dans cette position, à le montrer psychologiquement brisé par ce à quoi il a assisté. Carraway est le spectateur, cet être passif qui n’a pas eu le courage d’intervenir, mais qui reste sympathique. Et, d’une certaine façon, ce changement signifie ses fautes personnelles. Par contre, les mots s’affichant à l’écran sont de trop, affaiblissant leur poids, surtout que Maguire ne fournit pas une grande voix off, loin de là.

The Great Gatsby (Gatsby Le Magnifique - 2013), de Baz Lurhman

Lurhman possède un style identifiable entre tous et il va l’utiliser ici pour jouer du clash des époques, peut-être dans le but d’illustrer à quel point le roman de Fitzgerald reste une œuvre pertinente. Il entraine le téléspectateur dans un New York des années 20 qui apparait à l’écran fabriqué de toutes pièces ; il opte pour de la musique contemporaine, épaulé par Jay-Z et Lana Del Ray, pour y développer un anachronisme qui a un sens, mais qui se révèle peu utile en vérité. Le pire étant que la composition de Craig Armstrong m’a vraiment séduite, mais elle est noyée trop régulièrement dans un brouhaha musical fatigant.

Cela repose avant tout dans le fait que le réalisateur se perd de nouveau dans un de ces montages clipesques qui donnent le tournis et qui pourrait bien déclencher une crise chez un épileptique. Il faisait déjà de même dans Moulin Rouge et il y a de quoi être agacé à le voir refaire les mêmes erreurs. Que se passe-t-il dans la salle de montage ? Personne ne lui dit à quel point cela est quasiment illisible et juste mauvais ? Dès lors, j’ai trouvé plus d’une demie-heure du film purement raté ; c’est un enchainement d’images représentant les excès et l’exubérance d’un temps qui peuvent fasciner, mais où il n’y a que le dégoût qui réussit à en ressortir, la faute aussi à un abus de CGI où les décors apparaissent totalement faux. Les scènes de voitures semblent tout droit sorties d’un dessin animé et cette approche aussi grandiloquente que surréaliste dessert l’œuvre. Pourquoi ? Après tout, ces délires festifs signifiaient quelque chose, mais Luhrman est trop obsédé par les représenter pour les doter d’un quelconque symbolisme.

The Great Gatsby (Gatsby Le Magnifique - 2013), de Baz Lurhman

Pour autant, une fois qu’il a fini d’en mettre plein la vue, le film prend soudainement corps, laissant derrière lui sa superficialité sans sens pour finalement s’intéresser vraiment à ses personnages – le cœur de The Great Gatsby.

L’histoire de Gatsby est une tragédie, celle d’un homme qui a su se construire de toutes pièces, mais qui sera détruit par son incapacité à lâcher le doux et faux souvenir du passé. Gatsby est empli d’espoir et croit jusqu’au bout à la possibilité de complètement voir ce qu’il veut se réaliser. Gatsby n’est pas un homme né dans la richesse et il se retrouve confronté aux règles d’un monde dans lequel il peut faire croire qu’il appartient, mais où il n’a pas vraiment sa place. J’ai trouvé légèrement dommage que le film n’utilise pas complètement Daisy à son maximum pour faire ce point, lui préférant d’ailleurs Tom sur le sujet, peut-être craignant qu’en étant trop explicite, cela modifie la perception du personnage qui est admirée par Gatsby et le narrateur.

Si les bandes-annonces ne m’inspiraient pas beaucoup au sujet de Leonardo DiCaprio, ce dernier réussit à maintenir en continu la dualité de Gatsby, un homme qui se dissimule derrière les apparences. Il est animé par son amour pour Daisy et la vie qu’il a imaginée durant les années qui les ont séparé, refusant d’accepter qu’il ne la connait pas vraiment. La réalité n’est jamais aussi belle que l’imagination et Leonardo DiCaprio parvient à donner vie à ce conflit avec un certain talent.

The Great Gatsby (Gatsby Le Magnifique - 2013), de Baz Lurhman

Le reste du casting se révèle tout aussi convaincant – ou presque. Carey Mulligan campe Daisy comme une créature fragile idéalisée par Gatsby, qui aime qu’on la couve d’attention et de richesses, ce qui est assez juste. À ses côtés, Joel Edgerton est magistral dans la peau de Tom, un homme qui est arrogant, prétentieux, imbu de sa personne et qu’il humanise à la perfection dans la dernière partie du film quand tout menace de s’écrouler sous ses pieds. Il n’y a en fait qu’Isla Fisher dans la peau de Myrtle que j’ai trouvé sincèrement mauvaise. Le long-métrage ne prend pas non plus le soin de développer Jordan Baker, la jeune femme occupant avant tout l’espace et n’ayant pas l’occasion de devenir un être à part entière – elle qui incarnait aussi un faux semblant de la société.

Derrière les abus esthétiques de Baz Luhrman se cache un Great Gatsby qui est plus surprenant que je ne l’aurais imaginé. Loin du désastre annoncé par les premières images à mon goût, cette nouvelle adaptation colle assez bien à notre époque, plongeant dans une surenchère gratuite et presque dénuée de toute substance ; il faut alors gratter, voire même jeter, pour enfin voir un film qui est capable d’exposer la psyché de ses personnages et de fournir des moments sublimes. Comme Gatsby, Lurhman dissimule son talent derrière des fêtes extravagantes, mais c’est quand les lumières s’éteignent qu’il devient réellement intéressant.

So we beat on, boats against the current, borne back ceaselessly into the past.

The Great Gatsby (Gatsby Le Magnifique - 2013), de Baz Lurhman

Réalisateur : Baz Luhrmann ; scénaristes : Baz Luhrmann et Craig Pearce
Casting : Leonardo DiCaprio, Tobey Maguire, Carey Mulligan, Isla Fisher, Joel Edgerton, Adelaide Clemens, Elizabeth Debicki, Jason Clarke.